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La libre parole du dernier Médiateur de la République

Par      • 23 Mar, 2011 • Catégorie(s): Social  Social    

Jean-Pual Delevoye, médiateur de la RépubliqueNommé président du Conseil Économique et Social, Jean-Paul Delevoye, ancien ministre de Raffarin, proche de Jacques Chirac, quitte le poste de Médiateur de la République qui est désormais supprimé. Profitant de la remise de son dernier rapport annuel, il dresse un diagnostic sans concession et sans langue de bois sur la société française et sur sa classe politique telles qu’elles se révèlent au travers des 45 000 dossiers traités chaque année et des 700 0000 contacts pris annuellement par ses services.

Reçu mardi matin 22 mars, aux micros du servie public (France Inter Patrick Cohen le 7/9), il livre en moins de 10 minutes, dans une expression très libre, sa vision de notre société. Il jette un éclairage très cru et un peu effrayant sur l’évolution qu’il constate de notre pays et de ses valeurs fondatrices, et du rôle des politiques dans cette évolution. Consternant!.


L’interview de Jean-Paul Delevoye (JPD) Médiateur de la République

La retranscription aussi fidèle (et compréhensive) que possible a été réalisée par nos soins (entre parenthèses nos ajouts).

Patrick Cohen Médiateur de la République depuis 6 ans, vous venez de remettre votre dernier rapport annuel et c’est un nouveau cri d’alarme (après celui de 2009) : une société française en « burn out » dites-vous, épuisée psychiquement. Que voulez vous dire ?

JPD L’année dernière, on voyait bien dans la montée de la violence dans les rapports humains, la violence verbale dans les écoles, les interventions policières de plus en plus fréquentes dans les milieux familiaux, les rapports dans les entreprises. On voyait bien que la France a une particularité d’une espèce d’agressivité dans ces rapports humains que nous rencontrons moins dans d’autres pays.
Aujourd’hui nous avons été très frappés dans les 700 000 contacts que nous avons annuellement de voir monter notamment dans les milieux hospitaliers de ce qu’on a appelé la maltraitance. Plus de 50% des dossiers concernaient de la maltraitance vécue tant par les patients que par les acteurs médicaux. Quelque chose de tout à fait nouveau. Dans des endroits où, a priori, on devrait avoir des lieux d’apaisement, on a des lieux d’agressivité.
Nous avons donc fait des analyses plus en profondeur et il apparaît une espèce de paradoxe dans la société française : les gens ne croient plus au destin collectif de la France.
Ils croient à leur bonheur individuel à leur épanouissement individuel… Ils sont en même temps entrain de se dire « moi je suis prêt à changer de métier, changer de compagne, changer de région, à agir, mais je ne crois plus du tout à des capacités de la France à s’en sortir ». Ils ont même plutôt pris conscience peut être d’ un affaiblissement de la France.

PC Il y a à la fois de l’égoïsme individuel et une cassure avec les institutions, avec les pouvoirs quelques qu’ils soient les administrations, les politiques…

JPD Oui… et çà c’est mon inquiétude : la force de la France c’est son pacte républicain. Mais, par exemple dans la dernière réforme des retraites, on a surtout parlé des réformes mécaniques et comptables et pas du tout de se dire « quelle chance on a quand on travaille de pouvoir payer les retraites de ceux qui ne travaillent pas et quand je suis retraité de bénéficier du fruit du travail des français qui travaillent . Et on commence à voir monter des risques de rupture de ces pactes républicains. C’est une fracture générationnelle : de plus en plus de jeunes se disent « de toute façon la Sécu est en faillite ;  je ne vois pas pourquoi je vais continuer à payer pour un système auquel je ne crois pas ». Et puis les retraites : « je ne vois pas pourquoi je vais payer la dette de mes aînés et la retraite de mes anciens ». Et Les retraités disent : « Mais moi c’est pas normal que j’ai moins de retraite et peu importe la conséquence que ça porte pour les jeunes !». (2’43)

Si 1995 (aux élections présidentielles) c’était la fracture sociale, «  je veux vivre avec l’autre », 2002 c’était la sécurité : « j’ai peur de l’autre ». Si aujourd’hui 2012 n’est pas une réflexion collective sur le « Vivre Ensemble ou le Chacun pour Soi », on risque d’avoir une remise en cause de tout ce qui faisait la force collective de la France.
Alors, certains plaident pour cette montée de l’individualisme avec d’ailleurs un souci extrêmement préoccupant d’un effet ciseaux. Ceux qui ont la chance de réussir ont la capacité d’évasion mondiale ; ceux qui sont en situation d’échec (se retrouvent) plutôt dans une situation de localisation.
Et puis il y a quelque chose de plus préoccupant que nous avions déjà noté en 2010. 33% des gens disent : « nous ne supportons pas l’administration ». Non pas dans un sens de désamour, mais c’est « je n’y crois pas . On est entrain de me proposer des stages… Ca ne sert à rien, faut que je fasse du remplissage. On m’oblige à aller à l’école… Je crois pas que l’école me donnera un avenir ». Et donc ils sont entrain de prendre des stratégies de contournement. Ce que j’indiquais déjà l’année dernière en disant : « Attention les équations de la République doivent être revisitées parce que des systèmes de concurrence sont entrain de se mettre en place ».
Et le gamin qui préfère les liens du territoire aux liens du sang, qui préfère l’économie souterraine à l’économie réelle, qui préfère l’apprentissage du quartier plutôt que l’apprentissage républicain, le gamin qui réussit à l’école et qui se fait critiquer par les autres, (ils) nous obligent à nous poser un certain nombre de questions !!! (4’10)
Nous avions fait un colloque sur le civisme et nous avions posé la question: qu’est-ce que le civisme : 68% (indiquaient) le respect des autres ; voter…? 18%.
Aujourd’hui les gens ne sont pas fous ! Ils comprennent l’enjeu politique majeur. Ils savent que l’indépendance énergétique, l’indépendance alimentaire, la montée de la Chine, les conflits…tout çà c’est très important . Mais quand ils regardent l’importance des enjeux (d’une part) et (d’autre part) le comportement politicien qui consiste à avoir des tactiques pour conquérir le pouvoir alors qu’ils ne s’entendent pas et que la frontière n’est plus aujourd’hui entre la droite et la gauche ! Elle est à gauche entre ceux qui acceptent la mondialisation et ceux qui la récusent et à droite entre ceux qui acceptent la mondialisation et ceux qui la récusent !
Les frontières politiques n’existent (plus) que dans une espèce d’hypocrisie parce qu’on s’associe pour avoir un pouvoir et pas du tout parce qu’on pense la même chose !!!
Et il y a donc un paradoxe : il y a une espèce d’archipélisation de la société qui fait que sur la même société nationale il y a des gens qui ont des visions, des valeurs, des objectifs différents mais qui en même temps sont en quête d’un but commun.
Il y a donc encore une capacité pour qu’en 2012 un moment de se dire: est ce que c’est le goût des autres qui va l’emporter…est-ce qu’on va passer de la France de Domenech à celle de Laurent Blanc, de gens moins gâtés mais ayant plus le sens du collectif et des « valeurs ».

PC Beaucoup de chose dans ce que vous dites Jean-Paul Delevoye, un diagnostic global très inquiétant sur l’état de la société et d’autres comme la déshumanisation des services publics…
Vous étiez chargé de la récolte des plaintes et des doléances des français à l’égard de leurs administrations. Le constat est assez accablant. Vous prenez l’exemple de la réforme pour la Révision Générale des Politique Publiques, la RGPP, qui a permis d’économiser plus de 7 milliards d’euros ces 2 dernières années mais dont vous dénoncez les effets quotidiens, palpables, concrets…

JPD Je ne suis pas contre la maîtrise des dépense publiques. Et il y a de vrais problèmes de déficits et d’endettement dans les États . Par contre je dis « Attention! ». Dans toute entreprise qui doit changer, ce n’est pas le comptable qui doit prendre le pas. C’est le « sens » de la réforme qui doit l’emporter. Et le sens du service public c’est évidemment de ne jamais sacrifier les relations humaines (6’33).
Quand je vois aujourd’hui ces plateformes téléphoniques tapez 1, tapez 2 – tapez 3 – tapez 4, quand je vois cette espèce de rigueur !  Je vous donne un exemple. Quand vous êtes handicapé, vous avez droit à une allocation. Et si vous n’avez pas d’autres revenus, vous avez droit à une autre allocation complémentaire. Nous avons le cas d’un handicapé, mais il n’est pas le seul. Il y a beaucoup d’exemples qui, parce qu‘il place ses maigres économies sur un compte postal, il touche 1 euro d’intérêts dans l’année… 1 euro d’intérêt dans l’année !!! L’ordinateur, bête et méchant, dit : revenu complémentaire donc suppression de l’allocation complémentaire ! Et là, il n’y a personne pour dire : «Est-ce que vous trouvez que c’est normal ou pas ?» (7’09). Parce que c’est la plateforme, c’est l’ordinateur, vous êtes dans les clous !
Quand vous êtes entrain de changer de département et qu’on vous dit « Ben voilà votre dossier on ne sait pas bien ou il est ! », pendant 3 mois vous vivez sans un argent parce que votre dossier il est égaré par la mobilité. Çà, c’est l’absence absolue de relations humaines. (7’25)
Et quand vous êtes dans cette galère vous ne trouvez personne pour vous écouter!

PC Sans parler de tous les chômeurs qui se retrouvent confrontés à la réforme de Pôle Emploi et à sa réorganisation pour le moins chaotique et difficile…Votre constat, plus globalement, fait écho au contexte électoral actuel : niveau record d’abstention, forte poussée du Front National. Il y a un an, vous parliez de menace sur le modèle républicain Vous disiez : «Politiquement, cela peut mal tourner. L’histoire a montré que le ressentiment et la peur nourrissent le populisme». On y est.

JPD Je parts d’un principe. C’est que les sociétés sont gérées par 3 grands sentiments: les espérances, les peurs et les humiliations. On est dans une période un peu particulière où les espérances collectivistes ont disparu avec le mur de Berlin, les libérales avec Leman Brother’s, l’espérance religieuse recule sous le choc des sciences et puis les espérances politiques sont aujourd’hui difficiles. Et bien ! Quand on a plus le champs des espérances, on exploite le champ des peurs et des humiliations. Aujourd’hui, les droites exploitent les peurs, les gauches les humiliations.
Mais tout ceci n’apporte pas une espèce d’espérance collective à laquelle la société aspire. Et dans ce cas-là, on a tendance à caresser les bas instincts des peuples et c’est peut être la porte ouverte aux populismes et aux extrémismes !

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2 Réponses »

  1. @Jean-Noël

    J’ai écouté avec beaucoup d’attention Jean-Paul Delevoye. J’ai été impressionné par sa grande capacité de synthèse. Elle est si rare par les temps qui courent !

    Bravo pour cette retranscription !

  2. J’ai écouté cette émission et j’ai également apprécié la liberté de ton de JP Delevoye et surtout son incroyable perception de notre société. Trop rare chez nos politiques.