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Désœuvrement : de l’usine à la banlieue

Par      • 11 Août, 2009 • Catégorie(s): Social  Social    

C’est pour faire face à son propre désœuvrement qu’un adolescent de 14 ans semble avoir mis le feu à 22 voitures depuis le 3 juin à Cronenbourg en Alsace. Des parents « dépassés », un enfant déscolarisé ! Non loin de Strasbourg et des infrastructures associatives, culturelles et sportives qu’une telle ville peut fournir, il est difficile de comprendre qu’il soit possible de s’ennuyer. Pour un jeune qui sait à peine lire et écrire, même la pratique d’un ordinateur, en dehors de jeux vidéos dont le caractère lobotomisant n’aura échappé à personne, peut se révéler extrêmement difficile. Que dire de la possibilité, pour un tel jeune, de fréquenter les médiathèques qui fleurissent aussi bien dans les villes que dans nos campagnes !

Étrangement, ce jeune « déculturé » me rappelle ce gamin qui avait mis le feu à la voiture de sa propre sœur lors des émeutes de l’automne 2005. Certains ont pu y voir un début de réponse au talent visionnaire de Nicolas Sarkozy à vouloir nettoyer la banlieue au kärcher. Là où le psychanalyste pourrait percevoir dans ce geste l’ombre de Thanatos, des esprits plus « simples » se contenteraient bien volontiers de stigmatiser l’expression de la bêtise la plus crasse qui est à l’intelligence humaine ce que le degré 0 est à la physique. Le centriste normand, dans sa grande sagesse, pourrait à la manière des Tontons flingeurs faire une synthèse rapide dont lui seul a le secret : « y en a !« .

Les 3 B pour ne pas tomber !

Pour ma part, je me permettrais d’invoquer René Girard, le désir mimétique et le bouc émissaire à la rescousse. Dans la période récente, le consensus de la société française entre les classes moyennes et les classes dirigeantes s’est construit sur deux axes. Le premier a été révélé par la coupe du monde de 1998 au travers du symbolisme d’une réussite imaginaire associée au tryptique black-blanc-beur. Oui, un jour, vous serez Zidane ou Dessailly ou… Ribéri… ou Guy Degrenne. En son temps, Engels avait souligné toute la capacité « enfumatoire » (1) du sport en général qu’il qualifiait alors d’opium du peuple. Avec les banlieues, le second est de vous montrer qu’il y a bien pire que vous en France et que le purgatoire d’un pavillon de banlieue est sans commune mesure avec l’enfer des barres de tours aux boîtes aux lettres dévastées et aux voitures incendiées.

L’enfer… le feu.

Quel discours politique pour les Fabris ?

Quel discours politique pour les Fabris ?

Autre lieu : Châtelleraut et l’usine Fabris. Là, les salariés menacent de faire sauter leur ancienne usine à coup de bouteilles de gaz. 50% des Français disent comprendre. Quel est l’objet de leur colère ? Ils font pression – au gaz – pour obtenir 30000 euros là où la direction du groupe leur en propose aujourd’hui 11000. Vivant à un rythme de plus en plus effréné, nous finissons par ne plus avoir de mémoire. Or, on ne peut pas dire qu’à l’occasion de conflits sociaux, les sabotages partiels de l’outil de travail ou encore la rapine soient des phénomènes nouveaux. Ce qui, peut-être, est assez nouveau, c’est la perception par une frange significative de la classe moyenne, que le licenciement est l’acte I de sortie du purgatoire… le premier pas vers l’enfer. La crise donne toute son inconsistance au capitalisme symbolique qui continue d’exister, malgré tout, au travers du football, de la F1, du cinéma hollywoodien et de tous ces people mis en exergue par les médias.

Mais que veulent-ils ?

Faire un parallèle entre ce jeune gamin désœuvré et les ex-salariés de Fabris pourrait sembler audacieux. Et pourtant ? Là où le jeune brûle ce à quoi il rêve le plus, les ouvriers de Fabris veulent détruire ce qu’ils n’ont plus. Tous réclament une vie normale : une voiture, un boulot et le droit à consommer. Dans les deux cas, ce qui saute aux yeux c’est l’absence totale du discours politique. La déculturation reste aujourd’hui le principal ennemi des classes moyennes et de la construction d’une réponse alternative à ce modèle de société.

(1) Désolé de ce néologisme de circonstance !

Crédit photos : abc, 20 minutes, Libération

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5 Réponses »

  1. Pour information, Conenbourg fait partie de Strasbourg …

    lien descriptif : http://fr.wikipedia.org/wiki/Cronenbourg

  2. deculturation et absence de discours politique pour les Fabris?
    Total désacord!
    Certe l’acte est désespéré, la dernière chance de faire pression sur une oligarchie bourgeoise qui ne les ecoute pas (elle ne les entend pas non plus à mon avis)
    Mais regardons y de plus pres: c’est une reapropriation de l’objet de travail: Ils prennent sous leur controle ce qu’on leur vole rien de plus. On connait des experiences d’ouvriers qui face à la fermeture de leur usine decident de la racheter des griffes patronales pour poursuivre la production. Cela s’apelle collectivisation (OUH le gros mot), cooperativisation… Flora Tristan et Marx ne presentaient rien de plus

    tu effleures le cas de ces mediateques qui apparaissent partout… Nos élus devraient se pencher sur ce phenomene. Oui il faut populariser l’acces à la culture mais ne faut il pas aussi se preocuper de ces jeunes toujours aussi nombreux en echec scolaire. Parlez avec des profs (en zone rural), il existe un non dit à ce sujet.
    Pour exemple: 20% des eleves qui ont passé le brevet avec moi en 2001 (college thiberville) ont échoué.

  3. Concernant les Fabris et d’autres cas, je ne partage pas ton enthousiasme et je n’ai pas entendu de discours très politique de la part des syndicats.

    Sur les médiathèques, il y a un paradoxe à voir monter tant d’outils – et d’argent public – destinés à toujours autant moins de gens. N’y aurait-il pas un problème d’allocation optimale des ressources comme aimaient à le dire les économistes néo-classiques ?

  4. @ Denis
    je partage entièrement ton avis et je répondrais sur les 2 points soulevés par Fanfan ,je devine qu’il est professeur et le chiffre qu’il nous donne en pâture n’est en rien choquant .j’ai passé mon bepc en1975
    et le taux de réussite se situait à 85%. Il faut donc relativisé;enfin un enseignant se doit d’avoir l’esprit scientifique et pour cela ne pas nous donner un chiffre mais ce même pourcentage ou taux de réussite
    sur 20 à30 ans pour tirer des conclusions.

    du coté syndical ,il me semble que toutes les centrales syndicales, je dis bien toutes , ne suivent pas les
    chemins des ouvriers des usines nommées .le premier principe depuis la révolution industrielle est de
    manifester et d’occuper le terrain mais ne jamais casser l’outil de production.pour racheter comme tu le dis
    dans ton billet il faut que l’usine soit en état et la relancer; n’est pas Lip qui veut.
    je ne blâmerais pas ces grévistes mais il me semble que le but est le montant de la prime de licenciement
    je ne leurs tiens en rien grief mais le combat syndical n’existe plus en France puisque cette culture s’appauvrit de décennie en décennie(7/8%d’encartés).svp Fanfan cites-moi un intellectuel ouvrier connu
    à ce jour.

    salutations
    max de beuzeville

  5. rectif: je ne suis pas prof, j’ai étudié le journalisme et je m’en suis éloigné aujourd’hui oui je donne des cours d’anglais à des élèves equatoriens dans le cadre d’un service volontaire. Je ne me pretend pas prof par respect pour ceux qui ont étudié pour ça. Je ne suis pas non plus scientifique ni autre chose, je livre un fait qui m’a paru et me parait toujours revelateur car quand 15 des 75 élèves échouent au brevet dans un college rural, ce n’est pas un simple chiffre à réévaluer au niveau national, c’est une réalité palpable de 15 élèves pas en mesure de réussir cette épreuve qui reste somme toute basique (certains avaient d’ENORME difficulté pour lire) .
    Me comparer aux economistes neo classiques est de tres mauvaise guerre, je ne dis pas qu’il faut evaluer l’offre à la demande et fermer ou bien ne pas ouvrir un service pour les gens qui habitent, je note juste que la lecture et l’analphabetisme fonctionnel est un grand probleme dans la region et que les autorités se voilent la face. Ouvrir des mediatheques et faciliter et l’acces à la culture n’est pas le probleme, on ne peut que s’en feliciter (je m’en feliciterai pour de vrai quand tout cela sera gratuit, à ce moment la culture sera reelement populaire)

    Intelectuel ouvrier je n’en ai pas en tête et je ne vais pas fouiner dans wikipedia juste pour avoir une reponse et la mettre dans ce com. Mais lorsque l’on étudie les auteurs anarchistes, autonomes et de toutes ces branches qui terrorisent la France (sic) – Lisez l’appel – on retrouve cette mobilisation autour de l’outil de travail, on se le réaproprie, on le travestit, on le bloque, on le menace: on fait de ces espaces d’alienation fermés sur eux même des espaces ouverts, où on circule discute debate, mange, dort, vit, s’organise, communique. Ce qu’ont fait les Fabris est identique à la menace des Metal Europ. On grognait moins à l’époque car le patron était un « voyou » (comparé à la « racaille »).