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Les intellectuels sont-ils parmi nous ?

Par      • 13 Oct, 2010 • Catégorie(s): Points de vue  Points de vue    

Marianne publie cette semaine un sondage CSA sur la notoriété et l’influence des intellectuels français

Des intellectuels ?

Si Alexandre Adler, Luc Ferry ou Jean d’Ormesson sont des intellectuels, moi je suis la future reine d’Angleterre ! Ce sont des hommes cultivés, lettrés, mais de là à en faire des intellectuels… non ! Pas pour moi en tout cas. Si l’on s’en tient à la définition du Littré, « intellectuel » signifie : qui appartient à l’intellect ; spirituel, par opposition à matériel. Mais il s’agit là de l’adjectif. Or, les intellectuels sont devenus une catégorie de personnes, un nom commun à part entière. André Malraux, a écrit « Un intellectuel n’est pas seulement celui à qui les livres sont nécessaires, mais tout homme dont une idée, si élémentaire soit-elle, engage et ordonne la vie ». Il y a donc l’idée d’un engagement.

En effet, il semble que ce soit une personne dont l’activité repose essentiellement sur l’exercice de son intellect, qui s’engage dans la sphère publique pour faire part de ses analyses, de ses points de vue sur des sujets variés ou pour défendre des valeurs, et qui dispose d’une forme d’autorité liée à sa reconnaissance.

Justement… connaissez vous beaucoup d’intellectuels ? De personnes qui s’engagent ?

Quel est leur rôle ?

Mario Vargas Llosa, récent Prix Nobel de Littérature, a déclaré « Je suis convaincu que la littérature est intrinsèquement scandaleuse » eh oui… c’est peut-être là que se cache le noeud du problème. Il y a tellement de consensus actuellement… qui fait encore scandale ? Il considère la littérature « non comme un passe-temps de luxe, mais comme une des activités les plus stimulantes et les plus enrichissantes pour l’esprit, une démarche irremplaçable pour la formation du citoyen dans une société moderne et démocratique composée d’individus libres » mais là encore, dans le nombre de livres qui sortent tous les ans, y a-t-il encore beaucoup de littérature ?

Selon lui, « Il n’y a que dans les pays démocratiques qu’on peut se payer le luxe de ne pas faire de politique » effectivement, qui a envie de se révolter, de faire scandale, de s’engager, de se battre, de prendre des risques, de créer, dans un cocon bien douillet ? Se laisser vivre c’est plus facile. Pour moi, l’intellectuel, lui, ne se laisse pas vivre, il vit, pleinement et pour cela s’engage, pour nous aider à vivre autrement, ou du moins à réfléchir à notre façon de vivre, ou à nous ouvrir les yeux !

Une sélection tronquée.

A la lecture de ce sondage, que vous pouvez trouver ici, je n’ai même pas envie d’analyser les résultats par rapport à la région habitée, à l’âge, au niveau d’études, à la catégorie socio-professionnelle etc… tant la sélection me semble tronquée, pour ne pas dire partisane !

Connaissance de divers "intellectuels"

Où est René Girard ? Et Paul Virilio ? Et Philippe Corcuff ? Et Clément Rosset ? J’arrête là… il y en a tellement… ! Ceux qui sont dans cette liste sont ceux que vous voyez le plus souvent à la télévision, ceux qui sont médiatisés, oui il y a des exceptions, comme Jacques Rancière par exemple, il faut bien donner un peu de crédit à ce sondage ! Et certains méritent amplement le qualificatif « intellectuel » comme Régis Debray ou Albert Jacquard. Mais ce sondage me laisse une impression de médiocrité, tout à fait conforme à l’ambiance dans laquelle nous vivons… malheureusement !

Et dans la réalité ?

Si certains se sentent tout à fait à l’aise dans leur peau d’intellectuel… comme Elisabeth Badinter, qui nous refait le coup de l’universalisme contre le différencialisme, je me demande quand même ce qu’ils font, ces « intellectuels », pendant que trois millions de français descendent dans la rue pour défendre leurs retraites !? On ne les entend pas beaucoup sur ce sujet… ni sur beaucoup d’autres d’ailleurs, trop occupés sans doute à discuter entre eux de concepts à la noix dont on se fout royalement !

Influence sur la vie courante

Et puis, franchement, vous connaissez beaucoup de personnes sur lesquelles Bernard-Henri Lévy a eu une influence sur leur façon de penser un événement ou une situation ? La seule influence que cet homme a pu avoir sur moi… c’est le fait de me faire dormir… et, il faut être honnête, éventuellement de me faire rire… ! En revanche Clément Rosset et son concept de réalité m’ont aidée à comprendre bien des choses de la vie.

En conclusion, pour moi, il ne reste plus beaucoup d’intellectuels français, ils sont pour la plupart décédés et à quelques rares exceptions près, ceux qui sont présents dans ce sondage n’y sont que parce qu’ils sont en tête des ventes de livres et non pour la profondeur de leur pensée et pour leur rôle dans nos vies ! Quant aux mauvaises langues qui pourront penser que tant que je ne parle pas comme Alexandre Adler ou que je n’écris pas comme Jean d’Ormesson, je peux me taire, je leur rétorquerai que moi je ne me prends pas pour une intellectuelle, je suis réaliste !

Crédit photos : BibliObs, Blogarts

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4 Réponses »

  1. @Virginie

    Je partage à la lettre près tout ce que tu as écrit.

    Il manque, en effet, des « intellectuels » à la pelle (ou à l’appel ?). On peut évoquer tout de même Edgar Morin ou Tonio Negri, le plus français des intellectuels italiens. Nous avons récemment perdu Claude Lefort. As-tu remarqué ? Nos intellectuels sont vieux ou, tout du moins, nous vieillissons avec eux. Pire, nous les découvrons alors qu’ils touchent à la fin de leur vie.

    A force d’occuper l’espace symbolique (les médias), les intellectuels ont perdu tout pouvoir sur le réel. C’est un des enseignements de Baudrillard !

    Ce sondage a un mérite : ils nous montrent que nous nous sommes arrêtés de penser. La pyramide de Maslow s’est brutalement inversée et l’économie – cette forme moderne de l’expression de la loi du plus fort – est devenue l’objet de toutes nos attentions. L’homo economicus a chassé l’homo sapiens. Le capitalisme nous propose une ambivalence moderne : le matin, le soir et la nuit, nous nous croyons osmies, cherchant à reproduire notre force de travail. Le jour, nous nous plions aux lois de la ruche. Avec l’expansion du monde numérique, la ruche s’étend désormais aux temps où nous nous pensions encore osmies. La séparation des temps de travail et de loisirs qui fut un des marqueurs structurants du capitalisme est en train de s’effacer.

  2. Reine d’Angleterre ….à bon!
    Merci pour cet excellente mise au point!
    La confusion est partout à force de vouloir être bien avec tout le monde, on finit par niveler tout par le bas.
    Il est vrai que pour être soi il faut avoir la volonté de sortir du troupeau des bien pensants, de tout ceux qui ne dérangent pas. Ceci est valable pour tout et même en politique. C’est risqué, ça peut faire mal mais c’est tellement plus excitant.

  3. Excellent article Virginie.
    Dans la nébuleuse des médiatiquement inassimilables, existe parmi d’autres le nom de Bernard Steigler.

  4. Bonjour,

    Je dois à un utilisateur Viadeo d’avoir découvert et lu, avec plaisir, votre article. Néanmoins je n’en partage pas toute l’analyse au sens où les intellectuels d’hier pouvait être aussi méprisés (Aron) que certains d’aujourd’hui ou aussi fat que peut l’être ce pauvre contempteur de Botul.

    Par ailleurs, on ne peut ignorer la force qu’avaient déjà les média sur l’ego des intellectuels à l’exemple de celui qui harangua la foule pour qu’elle ne désespéra pas de Billancourt. L’image est restée quand les lazzis des ouvriers de Renault ont été oubliés.

    Enfin, et ce n’est pas faire injure à la pensée, on ne peut passer par perte et profit la courtoisie de Voltaire pour le pouvoir… Déjà.

    Reste que sur le fond, vous avez raison tant sur le caractère tronqué du sondage que sur la définition ou le rôle des intellectuels et, si j’en avais le temps, je m’interrogerais bien sur les liens – directs ou indirects – entre les intellectuels nommés dans le sondage, les médias concernés et le CSA.

    Bien cordialement.
    André A.